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کرمانشاه

December 29, 2017

Debout dans la sombre nuit, sur les bords d'une route en périphérie de la ville, j'attends le bus pour me rendre au Kurdistan iranien. Je reconnais le nom de la ville de Kermanshah écrit en calligraphie perse کرمانشاه  qui scintille sur le pare brise d'un des nombreux géants de la route qui passent.

Pas de bagage en soute. Je suis peu chargé, un simple duvet et quelques affaires de rechange. Je me retrouve assis au milieu d'un groupe d'étudiants de la ville d’Ispahan qui se dirigent aussi vers la zone sinistrée pour aider à reconstruire une école. Leur anglais est limité mais suffisant pour être rapidement intégré au groupe. 

Après une nuit ponctuée de sommes légers, nous arrivons à l'aube à Kermanshah, capitale de province. La ville est dominée par le mont Kuh-e Parau qui culmine a 3360m et fait parti de la chaîne des monts Zagros qui s'étend entre l'Irak et l'Iran. Les routes sont bordées de végétations bien entretenues, le souci d’esthétisme est flagrant. 

Je suis sensé suivre un militaire, mais le pauvre ne semble pas vraiment au courant des liaisons possibles avec la ville de Sarpol-e Zahab. Mon groupe d'étudiants à quant à lui des taxis qui attendent patiemment leur arrivée et je pourrais profiter d'une place restée vacante. Nous quittons Kermanshah dans une lumière bleue métallique de l'aube. Il nous faudra près de 2h de voiture à travers la province. Les paysages restant arides et montagneux, bien que nous perdons peu à peu de l'altitude. 

 

 

Reza m'attend de pied ferme. C'est un jeune homme bien bâti à l'allure sportive et souriant. J'ai eu son contact par une connaissance de Téhéran pour qui il était prof de Santûr, un instrument de musique traditionnel d'Iran. Il m'invite à rejoindre sa famille qui vit sous tente depuis le tremblement de terre. Chacun des membres de sa famille a vu sa maison détruite par le tremblement de terre. Mais tous ont pu retrouver un toit grâce aux tentes fournies par la Iran Red Crescent Society, l'équivalent de notre croix rouge française. Reza me laisse car il doit se rendre à Kermanshah pour se fournir en matériaux. Il gère une petite échoppe de bricolage. Je reste donc avec une famille ravie de me voir parmi eux, et même s'ils ne parlent pas anglais, nous arrivons à communiquer simplement. Le trait familial est indubitablement ce sourire qui semble immuable. Ils ont aussi tous les yeux clairs, particulièrement la mère dont le bleu de ses yeux contraste ses cheveux argentés et son teint cuivré.
Après un petit déjeuner pendant lequel les membres de la famille vient me saluer, je demande à faire un tour en ville avec Sajad, le frère de Reza. Je ne sais encore pas trop à quoi m'attendre n'ayant vu que la périphérie de la ville. Si le centre ville a relativement tenu le choc, la moitié de la ville a été détruite par le tremblement de terre. Les maisons sont partiellement ou totalement effondrées.

 

 

Partout se sont montées des tentes blanches dans lesquelles vivent désormais des familles entières. Chacune de ces tentes ne contient que le strict nécessaire: de quoi dormir et faire un peu de cuisine. Les habitants ayant pour la plupart tout perdu. Le spectacle est désolant, on me décrit les moments de panique face à l’effondrement des bâtiments. Ici c'est tout un quartier qui a été détruit. 

 

 

Là c'est une maison qui s'est effondrée emportant avec elle toute une famille réunit pour l'anniversaire d'une enfant. Vingt cinq membres d'une même famille qui ont péri en l'espace de quelques secondes. Mon cœur se sert, mon estomac se noue à mesure que nous poursuivons notre avancée dans cette ville qui semble comme être passée sous les bombes.  

 

 

Je demande à me rendre à l’hôpital. Je dois me renseigner sur ce qui est mis en place pour la population, et savoir s'il m'est possible d'être d'une aide quelconque. Il nous faudra faire 3 hôpitaux avant de trouver un service de kinésithérapie. Dans ce dernier la moitié de l’hôpital est effondré, le service des urgences à l'entrée n'est qu'une aire poussiéreuse et abandonnée. Les vitres brisées, les murs fissurés et des lits brancards cassés qui jonchent le sol. Quelques containers ont été disposés dans le parc ce qui sert à accueillir les patients. Mais la kinésithérapie pratiquée sur place est loin de ressembler à notre pratique occidentale actuelle. Le traitement dispensé ne consiste qu'en l'application de courant électrique ou lampe chauffante. Le mouvement, clé essentielle de toute rééducation n'est pas au programme, rendu compliqué d'une part par les mœurs du pays qui se veut de limiter les contacts humains, surtout des sexe opposés, mais aussi par l'éducation et la volonté des kinésithérapeutes. Je tente donc d'expliquer ce que je suis disposé à proposer. Les patients sont alignés les uns à coté des autres, ne fournissant aucun espace libre ni intimité. Je demande donc de pouvoir disposer d'une pièce restée vacante, à laquelle il me suffira d'installer une table de consultation.  Mais l'heure du déjeuner approchant on me demande de revenir plus tard dans l'après midi. Le repas sera plus frugal, et il me faudra prendre un moment pour digérer cette nouvelle situation à laquelle je suis confronté. 

 

A mon retour à l’hôpital, rien de ce qui avait été convenu n'a été préparé. On me sort une chaise dans le parc et me propose de rester dehors pour consulter. Je prends conscience que leur vision de mes compétences est bien erronée, car rapidement je suis entouré de patients qui se bousculent et agitent sous mon nez des examens que je ne peux ou ne sais pas lire. Ma présence tourne vite au fiasco débordé par le manque d'organisation et l'insistance des patients. Il me faudra carrément quitter les lieux sans ménagement.

Je suis déçu, et mon enthousiasme a pris un sacré coup dans l'aile. Je me rend compte désormais de la difficulté d’organiser une telle intervention, ne bénéficiant d'aucune aide extérieure. 

 

 

Reza de retour, me propose d'attendre le lendemain pour nous rendre dans les bureaux de coordination de la médecine. Mon enthousiasme a repris un peu, mais malheureusement je déchanterai une fois de plus. Il me faut naturellement fournir une copie de passeport et de mon diplôme, mais le jour suivant, puisque les bureaux ne sont ouverts que le matin. Une journée supplémentaire d'attente. Parallèlement et en désespoir de cause, mon hôte utilise un groupe de discussion dédié aux habitants de la ville pour informer de ma présence et de ma disponibilité. Nous passerons le reste de la journée à circuler en moto dans quelques villages alentours tout autant dévastés. J'assisterai à des scènes de vie en pleine rue, désormais devenues normales. 

 

 

La gestion des déchets est déplorable et malheureusement cela ne tient pas qu'au fait du tremblement de terre. Souvent on jette les déchets plastiques directement dans la rivière. Je m’abstiens cependant de tout commentaire que je juge malvenu.

 

 

L'heure est à la survie et à la reconstruction et je n'ai aucune idée de ce que ces gens ont vécu. Si le paysage est dévasté, tout le monde a désormais une tente, avec plus ou moins facilement accès aux facilités. Mais dans les jours qui ont suivis la secousse, rien de tout cela n'était en place. Il a fallu près de 10 jours pour rétablir le courant et l'accès à l'eau potable pour la majorité de la population, et dans les tous premiers jours les gens dormaient comme ils pouvaient, accumulés dans des maisons, les voitures, dans les parcs à la belle étoile...

Au détour d'une ruelle, ou de ce qu'il en reste, une ado improvise quelques cours pour des enfants plus jeune. Je serai convié à entendre des enfants de 6 ans réciter leur poésie impeccablement. Puis vient le tour des fractions pour des enfants plus âgés, de quoi réviser mes bases et mes chiffres perses. 

 

 

Le lendemain j'obtiens enfin l'autorisation d'exercer dans l’hôpital dans lequel je m'étais rendu le premier jour, à condition qu'ils aient besoin de moi. Mon idée est simple, je suis limité dans ma communication du à la langue ainsi que dans mes contacts corporels, inutile de penser à déshabiller une patiente. Heureusement ma spécialité dans la méthode Mckenzie me permettrait donc d'intervenir, même de façon limitée, sans déshabiller mes patients. La méthode réside dans l'étude de la réponse symptomatique dans différents mouvements, pour en trouver un qui favorise la récupération et la diminution des douleurs.  J'ai aussi pris conscience que je ne peux octroyer autant de temps que je le ferai dans mon cabinet à mes patients.

Je propose donc à l'équipe qui gère la kinésithérapie de filtrer les patients pour moi, sélectionner ceux qui correspondent à mes spécialités afin de limiter les malentendus et la perte de temps. Il n'est pas rare de m'être fait questionner sur des atteintes tel que le diabète, et de devoir expliquer (longuement) que je n'ai aucune compétence en la matière. 

Ma proposition me semble bonne sous tout rapport, mais le kiné responsable ne le voit pas sous cet angle. Il gagne lui sa vie avec ces soins kinés, et mon intrusion provoquerait un manque à gagner dans une situation déjà difficile. Malgré mes protestations et mes arguments de proposer un traitement supplémentaire au sien, rien n'y fait, les négociations tombent à l'eau. Je suis donc invité à quitter l'établissement.

 


Heureusement le post de mon hôte sur les réseaux sociaux a porté ses fruits et les sollicitations sont nombreuses. On commence donc a organiser des petites tournées quotidienne d'une tente à l'autre. Peu des patients souffrent réellement d'un trauma physique du au tremblement de terre. Je ne serai confronté qu'à une seule fracture sérieuse du bassin du à l'éboulement d'une maison, et malheureusement, a la vue du caractère sérieux et récent, seul le repos sera de mise. 

Autrement, c'est très souvent des douleurs de genou et de dos. Mon rôle sera donc principalement dans l'éducation des personnes. Il faut savoir que les iraniens n’utilisent pas ou peu de chaise ni de table. Ils passent leur temps assis en tailleur ce qui pour moi explique la plupart de leur maux. Certains sont assez ouvert à mon discours et nous mettons en place des compensations ou des aménagements. D'autres sont beaucoup plus réfractaires à mon discours, pas question de changer leurs habitudes, je suis là pour faire disparaître leurs douleurs, et inutile d’espérer une quelconque implication de leur part. Il faudra alors s'armer de patience et d'arguments. Cependant la totalité des personnes que je visiterai seront reconnaissantes de mes efforts et de mon implication.

 

 

Durant plusieurs jours nous fonctionnerons avec ce schéma. Reza me sert d'interprète lorsque nous allons de tentes en tentes à la demande de certains habitants. Ce sont des interventions restreintes en terme de moyens. Mais peu à peu je prends conscience de mes limites et apprends à m'en contenter.  

Parfois j'aide aussi à la rénovation de sa maison pendant qu'il tient son magasin. 

 

Je commence à connaître la ville et arpente les rues pour ramener quelques clichés de la vie sur place.

 

 

Vers la fin de mon séjour, alors que nous nous apprêtons à nous coucher, une vive secousse fait de nouveau trembler la ville. L'épicentre est proche de Téhéran à plus de 500 km, ce qui ne nous a pas empêché de ressentir le séisme. Les risques de répliques sont importants et nous déciderons de passer la nuit en tente plutôt que dans la maison de Reza ou je dors habituellement. Dans la rue tout le monde est sorti de sa tente et aux aguets. Les souvenirs encore récents de l'onde destructrice qui à ravagé la ville un mois plus tôt sont encore bien présents. 

 

Le 21 décembre est une commémoration nationale en Iran en l'honneur de la nuit la plus longue. Depuis dix mille ans les Iraniens se réunissent le soir pour célébrer Shab-e Yalda et le début des rallongement des jours. Le principe est de veiller en famille et de manger principalement des fruits à chaire rouge en l'honneur du soleil. De mon coté j'aurais le droit à un barbecue de truite Fario, que nous avons attrapées dans un élevage local. Reza est un fin joueur de Santûr et nous fera une démonstration autours du feu, en présence de certains de ses amis. 

 

 

Le bilan de ce séjour restera plutôt positif malgré mes déceptions par rapport à ce qu'il aurait été possible de faire. Mais globalement ma simple présence à été appréciée et remerciée. Vivre aux cotés de personnes qui ont tout perdu fut une des expériences les plus enrichissantes de mon voyage jusque présent. Et même si leur vie passée semble comme avoir été balayée le temps d'un seisme, ils m'ont montré que qu'il est possible de garder le sourire et son enthousiasme en dépit des difficultés de la vie. Si mon rôle en tant que kinésithérapeute ne fut que principalement éducatif, il faut savoir qu'il reste la base de tout traitement puisque comme dit l'adage : « mieux vaut prévenir que guérir. »

 

 

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