Oткуда?



  1. Nous arrivons à Aktau au Kazakhstan après trente heures sur le bateau dont vingt-quatre de traversée de la mer Caspienne (et 6h d'attente au port). Il est donc pratiquement minuit. Après une bonne heure d’attente, des militaires montent à bord et commencent une fouille minutieuse du bateau et de nos bagages. Je savais les douanes kazakhs rigoureuses mais pas à ce point là. Après avoir été mis en règle avec l'immigration nous retournons au bateau pour récupérer nos vélo. Une fois encore il faudra passer nos sacoches sous le flair du chien. Nos amis motards doivent se mettre en règle pour leur véhicule. On ne sait pas trop quoi faire de nous, l'officier semble un peu novice. Il nous fait donc attendre dehors plus d'une heure avant de finalement nous laisser partir sans plus de formalité ni d'explication. Nous abandonnons les motards dans les formalités administratives. Il est pratiquement quatre heure du matin. Nous nous dirigeons vers la ville afin de trouver un endroit où passer le reste de la nuit. Nous roulons le long d'une plage qui fera parfaitement l'affaire. La nuit est courte mais reposante. Nous nous laissons aller malgré le soleil qui monte dans le ciel. Aktau n'est pas ce qu'on imaginait, cette ville de près de deux cent mille habitants a tout de la station balnéaire moderne.

Nous flânons un peu dans ses rues pour nous ravitailler et rejoignons finalement le bord de mer pour passer l'après midi et pêcher notre repas du soir. Charles ayant le nécessaire dans ses sacoches. Une pêche qui se terminera par un bain frais avec des jeunes de la ville. Les kazakhs ont les traits mongoloïdes très marqués. Je m'attendais à ce que le faciès change de façon homogène entre le moyen orient et l'Asie. Mais la traversée de la mer Caspienne a entrainé un changement radical sur le faciès des habitants.

Nouveau campement sur la plage, avec un couché de soleil de première classe.

Une autre journée tranquille, nous prévoyons notre itinéraire. Nous avons un peu d'avance sur notre visa ouzbek. En effet l’Ouzbékistan a la particularité de demander des dates précises et impossibilité d'arriver plus tôt ou de partir plus tard que les dates indiquées. Pas facile pour des voyageurs à vélo à l'agenda fluctuant. Comme nous avions prévu un peu large, il nous reste quelques jours de rab. Nous décidons de prendre la route qui mène à un fort. Cela nous fera faire un petit détour mais nous épargne une longue portion monotone dans le désert.


Nous nous mettons en route le lendemain. Très vite nous nous retrouvons dans des steppes. La première portion n'est pas facile, la circulation reste dense du fait de l'aéroport et de l’activité industrielle. Partout pullulent des petits puits de pétrole. C'est la première fois que j'ai l'occasion d'observer des derricks puisant l’énergie des sols de notre terre de leur mouvement cadencé. Le vent nous est favorable et la moyenne reste soutenue. Puis nous bifurquons en direction du littoral. Nous évoluons à travers la steppe. Les chameaux qui pâturaient le long de la route ont laissé la place aux hordes de chevaux en liberté. La piste est assez facile à rouler et s'enfoncer dans cette nature aride est une expérience nouvelle, autant impressionnante qu'enthousiasmante.


Nous arrivons finalement à la baie bleue. Une large baie a l'eau cristalline et au sable clair. Un bivouac de luxe en prévision. Même les serpents qui rodent ne nous feront pas désenchanter. Nous avions été prévenu un peu plus tôt par la police alors que nous nous restaurions près de la route. Le désert regorge d'animaux tous aussi charmants les uns que les autres : araignées, scorpions, serpents... Un seul est mortel mais peu répandu. La plupart des nombreux reptiles qui serpentent sur la plage sont des vipères. Nous montons donc les tentes par précaution.

Dans la nuit le vent tourne et souffle avec une violence inouïe. Il me faudra démonter ma tente qui ne tient pas dans le sable. Au petit matin des bus de jeunes kazakhs en journée verte ont envahi la plage. Après s'être fait offrir quelques vivres et une séance "selfie" nous nous remettons en route. Le vent n'a pas faibli, nous l'aurons de face toute la journée. Il nous faut parcourir une quinzaine de kilomètre pour rejoindre la route principale où nous profiterons quand même du paysage. Puis c'est tête dans le guidon que nous progressons jusque notre destination finale. Un Land Rover nous double et se range sur le coté. Je reconnais la plaque vendéenne. Jacques et Annie arrivent du bateau qu'ils ont pris après nous. Ils se dirigent dans la même direction et la promesse d'une bière fraîche en arrivant nous redonne un peu de force. Nous arrivons au fort Shevshenko lessivés.



Après une nuit juste sous le fort, en pleine ville, nous nous réveillons entourés de petit kazakhs curieux, qui observent nos moindre faits et gestes.



Nous plions bagages pour reprendre la route. Le vent a faibli et nous entamons une longue traversée de la steppe. Rapidement il n'y a plus rien à l'horizon. C'est d'une monotonie à mourir, un paysage platonique auquel j'ai rarement été confronté.


Quelques chevaux croisent notre chemin de temps en temps. On trouve une ferme où prendre un peu d'eau au puits. La mère est peu aimable mais sa fille acceptera de remplir nos bouteilles. Nous nous dirigeons vers le littoral. Nous poursuivons en quittant la route pour des pistes qui coupent à travers canyons et collines que dessine l'érosion. Les paysages changent et continuent de nous subjuguer jusqu'à élire notre bivouac pour la nuit sur les hauteurs de la baie

Nous prenons la direction de Tauchik. La tôle ondulée s'invite de la partie, il ne manquait plus que ça pour compléter notre avancée déjà difficile. Quittant la piste pour un chemin plus direct, nous nous retrouvons rapidement à devoir pousser nos vélo tant le sable a recouvert la piste. A Tauchik c'est opération ravitaillement avec nos derniers tenge. Au soir nous devrions retrouver la ville de Shekpe et pouvoir retirer de l'argent. Le vent est toujours soutenu et de face. Rapidement, Charles prend de l'avance, nous évoluons avec quelques kilomètres de séparation. Nous passons la journée à batailler contre cette force invisible, qui peut s'avérer être le meilleur ami du cycliste, tout comme son pire ennemi. Le littoral kazakh nous a offert de belles surprises, mais les steppes reviennent s'inviter au décor. Parfois un village et ses battisses aux toits colorés viennent égayer le tableau. Nous sommes principalement confrontés à des panoramas vide de tout intérêt. Rien à observer, rien à contempler, nous sommes seuls avec nos pensées qu'il faut canaliser afin d'éviter toute rumination mentale néfaste.

Nous nous retrouvons le soir à l'entrée de la ville. Charles a trouvé deux jeunes kazakhs dont la mère tient un petit restaurant. Elle me tend un thé brûlant à mon l'arrivée. Un geste altruiste bien apprécié après cette journée esseulé. Nous nous remettons en route. Shekpe est une petite bourgade. Un seul hostel dont le prix nous rebutera un peu. Mais on y retrouve Jacques et Annie avec qui nous échangeons nos dernières péripéties. Nous nous dirigeons ensuite vers la mosquée. Riche de mon éducation islamique en Iran, j'ai découvert qu'il y a dans chaque mosquée un robinet pour les ablutions. Bien pratique pour les voyageurs à vélo en quête d'une toilette à taux réduit. A croire que 4 jours dans le désert nous on rendu fait passer au stade d'hérétiques. Nous installons notre bivouac dans le parc juste en face en plein au milieu de la ville. Au matin un jeune sur le chemin de boulot nous tiendra la jambe un moment. Plus préoccupé de ramener photo et vidéo au boulot que d'arriver à l'heure. Les kazakh sont généralement de nature ouverte et souriante. Ils n'hésitent pas à nous solliciter et sans non plus insister ou être trop intrusif (comme ce fut souvent le cas en Iran par exemple). Malheureusement peu d'entre eux parlent anglais et il nous faut donc étudier le russe, qui se résume pour l'instant à quelques mots basiques. S'il y en a un que nous avons tout de suite compris sans besoin de traducteur c'est le fameux « Adkuda » que l'on peut traduire par « d'où,», simplification extrême pour nous demander notre nationalité bien avant les salutations de courtoisies. Le russe est omniprésent depuis la Géorgie, langue secondaire courante au détriment de l'anglais.

Retour sur la route, retour face au vent, toujours aussi violent. Les kilomètres s’enchaînent difficilement, c'est éprouvant. A la pause déjeuner je décide de m'avancer en stop. La route dessine une courbe quelques dizaines de kilomètres plus loin, ce qui devrait nous rende la vie un peu plus facile par rapport au courroux d'Eos. Charles continue sur son vélo. Mon chauffeur est un berger qui revient d'Aktau vendre ses bêtes. Il est musulman et semble plutôt de la branche salafisme à en croire sa barbe et son absence de moustache. Nous échangeons des banalités comme on peut avec signes et traducteur, que je regrette d'avoir sorti tant il néglige la route. Heureusement il n'y aucun virage. Rapidement nos échanges tournent autour de la religion. Je me mue progressivement dans une écoute passive de ses dévotions, peu enclin à subir son discours prosélytique tout le voyage. Mais après quelques kilomètres dans le silence je me rends compte qu'il manque surtout cruellement de sommeil. Du coin de l’œil, je le vois littéralement s'endormir sur son volant, parfois plusieurs secondes durant. Je vais devoir le tenir éveillé en faisant la conversation. Il me dépose dans un salon de thé à proximité d'un village, quelques kilomètres après notre point de rendez-vous avec Charles. J'espère qu'il ne pensera pas que je suis au village, nous avons eu le génie de séparer nourriture et réchaud. On ne peut difficilement se passer l'un de l'autre plus d'un jour. De mon coté ce n'est pas très grave puisque ma tente est montée derrière le salon de thé et je déguste un repas chaud face au coucher de soleil. On aura beau me proposer de dormir à l'intérieur, il semblerait que la zone regorge de chacals. Bien souvent en bivouac je crains plus les hommes que les animaux sauvages. La nuit tombe et toujours pas de Charles à l'horizon. Au matin, j'attends un peu voir, en espérant le voir débarquer. Il nous reste deux jours de vélo jusque la prochaine ville et si nous ne nous retrouvons pas dans la journée, nous ne disposons chacun de pas d'assez de vivre car impossible de cuisiner, moi ayant l'essence et lui le réchaud... Je décide de me mettre en route pensant que Charles me rattrapera dans la journée. A ce moment lui même est à ma recherche dans le village puis attend au carrefour un kilomètre avant le salon de thé. Lorsqu'il se mettra finalement en route, à une heure tardive, il découvrira le cairn laissé près du restaurant. Il sait que je suis devant. Mais rapidement un de ses pneu se dégonfle. Première crevaison en 8000 km pour lui, je n'en ai encore eu aucune! Lassé, il charge son vélo dans une bétaillère. Il me retrouve une trentaine de kilomètres plus loin et je le rejoins, confinés à l'arrière du véhicule.

Nous finirons donc en stop jusque Beyniou. Nous avions prévu de rallonger notre distance pour pouvoir entrer à temps en Ouzbékistan. Cela nous a apporter plein de surprises et de beaux paysages. Puis le vent aura eu raison de nous et de notre timing, mais c'est sans regret. Une bonne journée de repos en prévision, avec les chameaux qui passent sous notre fenêtre en blatérant.

Nous quittons Beyniou sous un soleil accablant. Celui ci n'est pas encore au zénith que mon thermomètre annonce déjà une trentaine de degré. Il montera jusqu'à 35°C. Nous avions eu une belle route goudronnée pour atteindre Beyniou et nous attendons une route de même état pour l'unique axe qui relie le Kazakhstan à l’Ouzbékistan. Mais la route est encore en construction. Si nous avons le plaisir de profiter de quelques kilomètres ouvert à la circulation, le reste sera juste un enchaînement de trous, bosses... Les camions nous font littéralement mordre de la poussière de part les nuages qu'ils soulèvent sur leur passage. Nous enchaînons une nouvelle fois les kilomètres dans la difficulté, le désert et le soleil nous mettant à rude épreuve. Nous arrivons au poste de frontière. Nous ne pouvons franchir ce jour, notre visa ne commençant que le lendemain. Nous nous préparons à passer la nuit à la belle étoile. Un nuage bas se rapprochant me fait immédiatement penser à une tempête de sable. J'ai à peine le temps de sortir ma tente que nous sommes pris dans un tourbillon de poussière. Nous arrivons tant bien que mal à monter la tente dans cette tempête. Une tente toute neuve qui sera bien mis à mal pour une de ses premières nuits, avec quelques réparations à prévoir. Mais la poussière fine rendait l'atmosphère suffocante et la protection d'une toile était bienvenue.

Nous passons en Ouzbékistan avec une facilité déconcertante. Ce pays a la réputation d'être assez fermé et les postes frontière peuvent vite s'avérer un calvaire. Mais nous jouissons une fois de plus d'un traitement de faveur envers les étrangers. Un jeune militaire nous fait passer devant une foule d'une centaine de personnes attendant pour les formalités administratives. Nous profitons d'un café du coté ouzbek pour nous ravitailler. Nous reprenons la route. Mais le vent de face toujours présent aura raison de nous. Après une demi heure et à peine 3 km de parcourus, nous décidons de revenir sur nos pas. Nous avons près de 300 km à faire pour traverser le désert, avec un seul village au milieu de cette steppe aride. A ce rythme, nous préférons renoncer. C'est une décision difficile à prendre. Parcourir cette étendue en vent de face ne me semble pas une idée réjouissante, mais paraît aussi faire parti du jeu. Un conflit intérieur naît entre plaisir et challenge. L’ego se mêle à la partie, apportant son lot de satisfaction personnel à la réalisation d'un tel défi. Mais Charles et moi sommes plutôt de la branche "plaisir avant tout" et préférons donc trouver un véhicule. Nous nous mettons donc à la recherche d'un camion pour nous transporter ainsi que nos montures. Malheureusement la plupart des convois ont leur portes sous scellé, destinés au transport international. Nous ne sommes pas dans notre zone de libre échange européenne. Impossible pour eux de prendre notre chargement. Nous passerons donc la nuit dans ce café-hôtel qui tourne à plein régime. Le fils du propriétaire, qui semble reprendre les rênes de l'affaire familiale, cherche à développer sa communication. Il nous propose une interview pour présenter nos voyages respectifs afin d'alimenter leur site internet en contrepartie d'un rabais non négligeable. Une soirée confortable remplace finalement l'aventure laborieuse à laquelle nous étions destinés.

Après une nuit sur place, nous avons vent d'un taxi qui compte partir l'après midi et qui pourrait nous prendre à son bord gratuitement (encore une fois). Mais avant que notre chauffeur ne parte, Annie et Jacques nous rejoignent après avoir passé la frontière. Nous chargeons nos vélos dans la cabine de leur Land Rover. Si nous étions déçus dans un sens de ne pas effectuer ces kilomètres à vélo, nous sommes finalement soulagés de les faire en voiture. Pas un signe de vie sur plusieurs centaines de kilomètres. Toujours un vent fort et de la steppe à perte de vue. Le paysage n'est que désert, rien à l’horizon tous azimuts confondus. Après 300 km nous arrivons à Kunegrad. Nous rentrons dans la zone irriguée par l'Amu Daria. Ce cours d'eau d'importance prend sa source entre le Tadjikistan et l’Afghanistan, traverse une partie du Turkménistan pour terminer sa course dans la mer d’Aral en Ouzbékistan. Des arbres, des cultures, des gens... C'est la vie qui reprend et qui regagne nos cœurs asséchés par les terres arides. Nous élirons nos campements respectifs à la sortie de la vile. Annie et Jacques partagent leur repas avec nous, mais surtout un bout de tomme de Savoie qui survit au fond de leur frigo !!

Le lendemain, le couple vendéen nous prend de nouveau à son bord pour nous emmener faire un détour par la mer d'Aral. L’irrigation et la culture intensive en Ouzbékistan a réduit le débit des deux affluents principaux: l'Amu Darya et le Syr Darya. De cette étendue lacustre généreuse, il ne reste désormais plus qu'une toute petite partie, principalement au Kazakhstan qui semble plus préoccupé par sa survie. A Monyak nous pouvons contempler ce triste tableau face aux bateaux qui reposent désormais sur une vaste étendue désertique.

Retour à Kunegrad pour continuer à vélo. Au petit jeu de l’auto-stop, on peut vite


tomber dans la facilité et repousser le moment d'enfourcher les bicyclettes. Pas de problème pour décharger la cabine, de jeunes ouzbeks nous offrent la main d’œuvre généreusement. Le peuple ouzbek est aussi avenant qu'au moyen orient et aussi jovial qu'en Asie du sud-est. En un instant nous voilà entouré d'un petit monde qui nous observe remonter nos vélos et reprendre la route après avoir remercié et salué nos amis retraités.

Le lendemain nous arrivons à x'ojayli, petite ville en périphérie de Noukous. Après un petit déjeuner tardif nous découvrons le marché local. Retour à l'effervescence urbaine. Mais la vie qui y règne est un régal après avoir avoir été reclus dans ces steppes perdues. Nous sommes gratifiés de salutations chaleureuses et de sourires aimables. Direction Noukous. La circulation est dense et bruyante, on sent que l'on entre doucement dans l’Asie! La chaleur ce jour est accablante et ne nous incite pas poursuivre la route avant la soirée. A la recherche d'internet nous faisons face à des commerces fermés en ce jour de commémoration. Le 9 mai est jour de la mémoire et de l'honneur. Férié en même temps que la célébration de l'armistice de la seconde guerre mondiale (célébré le 9 ème du mois dans l'ex union soviétique car au moment de la signature il était minuit passé dans ces contrées). Cette journée met donc en avant l'honneur les combattants de l’Ouzbékistan, toutes guerres confondues. Nous trouvons un pâtissier, qui malgré son échoppe fermée, nous convie pour une part de gâteau, un thé et le saint Graal du voyageur moderne: le Wi-fi! Tout ça sans un sou naturellement. Nous profitons de notre arrêt pour visiter le musée de l'art ouzbek d'avant garde. Avant de reprendre la route nous faisons un crochet par le parc municipal (interdit au vélo) pour un bain dans le lac artificiel (interdit à la baignade). Une portion de désert nous attend pour cette fin de journée.

Même scénario pour le matin suivant, nous roulons dans le désert jusqu'à ce que nous rejoignons les abords du bassin de l'Amo Darya. Sur notre route nous passons une tour de silence. Ces monuments érigés en hauteurs par les zoroastriens pour y exposer les dépouilles humaines. Nous arrivons à un pont en travaux. Pour passer le court d'eau il nous faudra embarquer sur une plate-forme remorquée par un bateau manœuvré par une main de maître. Puis c'est de nouveau le retour dans la végétation. Les abords de la route sont désormais pleins de vie: des enfants qui trimbalent des seaux d'eau plus grands qu'eux, des femmes et des hommes dans les champs, sur des calèches tirées par des ânes minuscules... L’Ouzbékistan respire la vie et la convivialité. Autant de scènes de vie impossibles à immortaliser au travers de mon objectif mais qui resteront gravés dans ma mémoire.

Nous nous arrêtons à Manguit pour une pause déjeuner. De jeunes ouzbeks nous offrent une bière et quelques collations. Puis nous nous dirigeons dans café pour nous poser et attendre que le soleil décline. Un homme se met en tête de nous inviter à manger malgré que l'on n'ait plus faim. Et il ne fera pas les choses à moitié en nous amenant un repas gargantuesque : une fricassé d'abats, du poisson séché... Autant de mets ragoutant auxquels il sera difficile de faire honneur. Je prendrai poliment quelques bouchées alors que Charles se résignera. Nous terminerons naturellement à la vodka... nous voilà prêt pour repartir. Avant de nous arrêter pour bivouaquer nous profitons d'un canal pour nous baigner. Un jeune ouzbek barbote déjà dans une eau marron et la chaleur nous incitera à le rejoindre. Mieux vaut ne pas boire la tasse. Nous trouvons une cahute en bordure de champs qui sert au repos des travailleurs. Nous sommes près d'un village et rapidement les enfants nous entourent. Tous sont venus sur des vélos bien trop grands pour eux. Le vélo est un moyen de transport très utilisé en Ouzbékistan, par rapport à l’Iran où il quasi inexistant. Probablement alertée par un riverain, nous avons le droit en pleine nuit à un contrôle de la police locale. Après avoir relevé nos identités respectives, l'officier demande... un selfie. En caleçon, la tête enfarinée, nos mines résignées et dépitées ne le feront pas insister.

Nouvelle longue journée sur la route pour atteindre la ville de Khiva. Nous nous arrêtons un peu avant la ville pour déjeuner. Nous sommes vite l'attraction principale de ce restaurant peuplé uniquement de la gente féminine. Nous atteignons la cité en fin d'après midi pour une douche bienvenue. En visitant la ville le soir, nous tombons sur deux françaises retraités. L'une bataille avec le téléphone de l'autre pour prendre une photo pour ses petits enfants. Alors que nous disons deux mots l'une d'elle me stipule me connaître de vue. Peu probable en ces contrées lointaine, mais il s'avère qu'elle vient de Vallouise (commune voisine de ma ville natale). Il y a de forte chance que nous nous soyons déjà croisé en effet. Nous profitons de la terrasse d'un restaurant en « roof top ».

Journée de visite et de repos. Khiva est une ville à l'histoire riche. Longtemps disputée par les différents empires qui se sont disputés les territoires de l’Asie centrale, la ville a bâtie sa réputation notamment sur la traite d'esclave. Désormais refaite à neuf, elle est remplie de magasin à destination des touristes. Cela n’enlève pas la beauté du site malgré lui ôter une partie de son charme.

Départ vent de dos cette fois ci ! Les kilomètres défilent rapidement. C'est un vrai plaisir. Après avoir roulé dans le bassin de l'Amu Darya nous retrouvons la route principale et avec elle, notre ami le désert de Kyzyl koum. C'est à nouveau une traversée de plus de 300 km qui nous attend. Nous trouvons une maison abandonnée pour la nuit. Autour de nous les cumulonimbus menacent mais nous épargnerons de leur déferlement.

Nouvelle journée vent debout. Partis tôt (pour une fois), nous avalons les kilomètres avec une facilité déconcertante. A 10 h nous avons parcouru plus de 50 km. Un vélo de voyage parqué devant un restaurant nous invite à une pause déjeuner. Son propriétaire n'est nul autre que Denis, ce jeune hollandais que j'avais rencontré en Turquie. Par connaissances interposées je nous savais dans le sillage de ses roues. Nous voilà repartis pour une journée sur la route avec un record de distance.

Le soir venu, le ciel est à nouveau menaçant et nous trouvons un restaurant de routiers pour y passer la nuit. Le lendemain nous perdons Denis. Il s'est arrêté pour acheter du pain et impossible de le revoir malgré une attente dans un restaurant aux alentours de midi. Nous poursuivons notre route, le suspectant de vouloir poursuivre seul. Entre voyageurs solitaires nous ne faisons pas beaucoup de souci pour ce genre de situation. Je poursuis donc avec Charles pour une autre longue journée à travers le désert. Le soir le ciel restera bien dégagé cette fois et nous campons en pleine steppe sous un ciel étoilé.





Dernier jour avant d'arriver à Boukhara, autre ville étape et incontournable de l’Ouzbékistan. Le vent reprend un peu de face, la circulation se densifie à l'approche de la ville, les derniers kilomètres ne sont pas évident. On s’arrête en périphérie de la ville pour nous restaurer. Après un copieux repas, nous sommes conviés à la table d'anciens, qui nous payerons la vodka naturellement. Je défend l'idée que le voyage ne nécessite pas de préparation physique. Elle s’acquiert au fil des kilomètres. Cependant s'il y a bien un organe que j'aurais du préparer c'est mon foie! Surtout quand on est trop poli pour refuser une invitation cordiale. L'alcool reste un lien social sûr dans la plupart des pays. C'est donc un tantinet avinés que nous faisons notre entrée dans cette ville historique. Nous gagnons l'auberge où nous retrouvons certains des voyageurs croisés à Khiva. Boukhara est aussi une ville historique de l'Ouzbékistan. Cependant à l'instar de Khiva, le centre semble réservé aux touristes et il y manque à mon goût une âme, la vie que l'on retrouve pourtant partout en Ouzbékistan.

C'est l'heure des séparations. Charles se dirige vers le Tadjikistan. Il a de la marge pour son visa. Je vais vers Tachkent et dois me remettre en route pour sortir du pays dans les temps. Je reprends donc la route seul, laissant Charles se reposer un peu plus. J'ai aussi bien besoin d'un break conséquent, ayant enchaîné beaucoup de kilomètres ces derniers temps. Mais je préfère rester plus longtemps à Samarcande qui retenti comme un mythe de la route de la soie pour moi. Une bonne journée de vélo que je termine à Navoy. Je me fais inviter par une famille d'ouzbek. Le plaisir de se retrouver en solo est de favoriser ses contacts avec les locaux. Après avoir fait le plein de provisions au marché typiquement local, ils me cuisinent un pilov, plat traditionnel ouzbek composé de riz, viande et légumes, et servi avec des crudités. Depuis l’Arménie il est courant de manger en accompagnement des condiments frais par branche entière: aneth, coriandre, basilique thaï, ail...

Après ma pause déjeuner le lendemain je rencontre trois espagnols cinquantenaires qui vont dans la même direction. Nous passons une partie de la journée à pédaler ensemble. Dans une bourgade il s’arrêtent pour dormir à l’hôtel. Je préfère favoriser le camping. A la sortie de la ville c'est un couple d'allemand que je rencontre. Eux aussi à bicyclette. La saison de vélo a repris et ces contrées restent une destination phare pour ce genre de voyageurs. Nous campons ensemble et partageons nos aventures respectives. Le lendemain ils sont un peu malade et je poursuis seul jusque Samarcande, pour pouvoir me reposer... enfin!! Ces longues distances ont beau avoir été avec très peu de relief, elles m'ont été éprouvantes physiquement et mentalement.

Samarcande est à l'image que je m'en était faite. Des bâtiments aux dimensions disproportionnées et aux couleurs enivrantes. Mais en dehors de son architecture atypique, il y règne la vie, la vraie. Boukhara et Khiva sont magnifiques, mais restent à mes yeux des musées à ciel ouvert. Ici on peut se promener dans les parcs, les touristes sont dispersés et je ne subis pas les bus de 'tamalou' comme dans les deux précédentes villes. J'ai plaisir à sillonner ses parcs, ses monuments, au milieu d'une population majoritairement locale. Je ne manquerai pas de croiser la routes de mes deux nouvelles copines pensionnées que j'avais rencontré à Khiva.

Mon auberge de jeunesse est située en périphérie du centre ville, dans une partie du campus. Le cadre de vie est plutôt universitaire. Cela me permettra de rencontrer l'université de kinésithérapie. Le bureau directorial, composé principalement de femmes, semble rapidement plus concerné par me trouver une femme ouzbek que part mon projet. Mais le lendemain c'est le recteur qui me convie pour une entrevue et une visite de l'institut. Un accueil chaleureux et irréprochable. C'est même le plus naturellement du monde qu'ils organiseront une conférence pour le lendemain matin à destination des étudiants. Heureusement je suis préparé ayant déjà fait l'expérience à Téhéran.

Il est l'heure de quitter les lieux. Je traverse la ville à vélo et en profite pour jeter un dernier regard sur ce mythe. Samarcande m'a permis de me reposer mais d'une façon atypique. Déambuler dans ses rues fut un réel plaisir alors que généralement je ne trouve pas beaucoup d'attrait aux villes où je m’arrête. Elle m'a offert un calme reposant et régénérant, de part son atmosphère particulière et ses lieux chargés d'Histoire (et d'histoires). Je me dirige vers l'observatoire d'olugbek qui manque à mon palmarès. Un observatoire découvert de façon fortuite. J'essaie de profiter de la visite guidée d'un groupe de français. Mais ceux ci ne semblent pas disposés à me laisser intégrer leur groupe. Je suis un autre groupe avec une oreille discrète. Je ne demande rien cette fois ci de peur de me voir refuser à nouveau. A tort, puisque ce sont eux qui m'aborderont intrigués par ma sacoche de cycliste. Ils sont suisses et passionnés de vélo, nous en profitons pour échanger quelques mots et contacts. J'en profite pour les saluer sachant qu'il me lisent désormais. Il n'y a pas à dire, en terme de sympathie nous avons encore à apprendre de nos voisins suisses et belges.

La route principale qui sort de Samarcande est loin d’être un régal. Je bifurque rapidement pour prendre des axes secondaires. Un peu plus long mais je profite de la convivialité des locaux. Difficiles de faire plus de dix kilomètres sans être arrêté par un groupe d'ouzbek. Ici des fermiers qui m'invitent à partager leur déjeuner, là des profs en sorti de cours, et qui se préparent pour les vacances (déjà!). C'est séance photo à chaque fois et échange de banalités comme je peux, la plupart ne parlant pas Anglais. J'ai la chance que les questions sont assez redondantes et je peux soit deviner le sujet, soit répondre au hasard et voir la réaction de mon interlocuteur. Je n'ai de toute façon le choix qu'entre : France, pas marié, kiné, voyageur, 9000km, 10 mois, tout à vélo, un frère...

Près d'Usmat je me ravitaille pour la soirée. Si j'espérais pouvoir camper derrière l'échoppe qui offre un magnifique point de vue, le tenancier me refuse l'accès. Je poursuis donc ma route à la recherche d'un coin à hauteur de mes espérances. Mais une voiture s’arrête à mon niveau, avec à son bord, un couple et leur garçon de quelques années. Ils me proposent gite et couvert que j'accepte devant leur enthousiasme débordant. Mais je me rend vite compte arrivé à destination que cet enthousiasme vient surtout d'un état d'ébriété avancé que leur haleine confirme. Je suis déjà assis à table avec la plupart des voisins autours de moi, dont aucun ne parle anglais. La soirée s'annonce longue. Heureusement le professeur d'anglais est aussi convié et viendra à mon secours. Il s'avère qu'ils fêtaient tous la naissance de son troisième enfant, d'où leur état d'euphorie. Finalement ce sera une soirée sympathique et pour le coup je refuserai toute goutte d'alcool considérant le risque de me faire embarquer je ne sais où bien trop élevé. (Tu vois maman je ne fais pas que picoler!!)

Je suis réveillé par les premiers rayons du soleil, qui invitent aux premières animations dans la maison. Le couple a aussi deux filles d'un dizaine d'années. Un coup d’œil rapide à l'horloge pour constater qu'il est... 5h30 ! La journée va être longue! Je suis invité à accompagner la famille qui m’héberge pour nous rendre dans une mosquée et la visite du lieu composé d'une source à l'eau claire qui leur semble sacré. Ils rempliront mes bouteilles, me voilà béni!

Je prends la route vers 8h et le soleil est déjà bien avancé et chaud. J'ai décidé de passer par le parc national de zamin. Je remonte une vallée à travers des cultures. La route dessinent des hauts et des bas. Mais j'avance tranquillement à mon rythme. Une sieste s'impose à l'ombre d'un arbre au moment où le soleil est au zénith. La chaleur est difficilement soutenable. Puis je reprends la route jusqu'à élire mon campement un peu avant l'entrée du parc. De mon campement je domine la vallée étalée que j'ai remonté et je dors sous l’œil du Guralash, pic culminant à 3571m et encore enneigé actuellement.

Je reprends la route de bonne heure le matin. Je poursuis ma remontée interminable. Toujours dans les cultures et avec des troupeaux de bétail. J’atteins un premier sommet qui me donne un panorama sur le cirque montagneux, communément surnommée "la Suisse ouzbek". Je réalise que je suis au pied de la chaîne de l'Himalaya. Ce nom évoque des expéditions et un mode de vie à mille années lumières de nos sociétés. Un nom qui fait rêver et me voilà à contempler la porte de cette chaîne montagneuse. Dix mois de voyage m'ont été nécessaire pour atteindre ces contées mythiques qui nous semblent si lointaines et pourtant accessibles à vélo. Le calme qui règne ici est déconcertant. A moins que se soit une paix intérieure qui me gagne face à ce lieu majestueux.

Je dois d'abord descendre dans une cuvette avant de remonter. En bas je croise mon ami Charles. Depuis Boukhara il a fait un petit détour par le nord ce qui fait que nos chemins se croisent désormais. Nous mangeons un bout ensemble avant de nous dire à la prochaine.



J’atteins les bordures du parc qui jouxte la frontière tadjik. J'avais envisagé un vol dans le coin mais la proximité de la frontière et l'armée qui patrouille me dissuade de servir de cible d'entrainement. De l'autre coté du col ce n'est pas la même ambiance. La route est directement accessible par Tachkent. En ce jour de congé dominical des hordes de touristes locaux sont venus chercher un peu d'air frais dans les montagnes alors qu'il fait une chaleur étouffante à la capitale. Je ferais partie de l'attraction de la journée et fini par ne plus compter les photos.

En fond de vallée, je m’arrête pour manger. Comme souvent en Ouzbékistan c'est la viande qui est au menu, mais ici on ne me propose pas d'accompagnements. Je me retrouve donc avec une livre de gigot d'agneau préparé à la façon local, pour la modique somme de trois euros. J'arrive à la ville de Zamin en fin de journée. Un professeur d'anglais au collège local me propose l'hospitalité. Muhtor vit encore chez ses parents avec sa femme et sa fille. La battisse est une petite ferme cloisonnée avec en son sein trois moutons, une vache et un grand jardin où ils cultivent leurs fruits et légumes pour l'année. Ils me préparent un pilov avec tous les honneurs. Il est appréciable de converser avec une famille typique. D'autant que je me sens rapidement comme chez moi, avec ce coté traditionnel et proche de la terre que j'affectionne tant.


Après une nuit je décide de jouer les prolongations. La famille est chaleureuse et même si mon visa cours je préfère m'attarder dans ce lieu chaleureux. La grand mère est maternelle et bienveillante à mon égard. Je profite de la famille pendant que Muhtor est au travail. A l'heure de la sieste j'en profite pour visionner un film d'aventure du belge Jean Hugues Gooris, que je vous invite vivement à visionner (version complète payante)


En fin de journée je rejoins Muhtor pour une intervention dans une de ses classes avec un niveau d'anglais avancé.


Je prend la route le matin suivant. Au moment de mon départ et des adieux relativement émouvants, la mère de Muhtor me prend littéralement dans ces bras. Geste qui n'est pas anodin pour une famille musulmane pratiquante.

La suite de la route pour Tachkent n'a rien de transcendant. Je rejoins rapidement

le "plat pays" façon désert et les axes principaux qui mènent à la capitale. Je fais une pause à Syrdaria, ville qui borde le cours d'eau éponyme. Ici on m'offre rafraîchissement (de l'eau!) et de la nourriture pour le soir. Je ne peux qu'insister sur le la générosité à laquelle je fais face particulièrement dans les pays musulmans. Dans cette nation ouzbek à la réputation sulfureuse, il n'a jamais été un problème de manger même en ces temps de ramadan. Par ailleurs l'eau minéral locale a souvent un petit arrière gout alcoolisé. Nous sommes bien loin de la description des guides de voyage que j'ai pu parcourir.

Dernier campement avant d'atteindre la capitale le lendemain. Je dors dans un champs sous une ribambelle de nids de cigogne qui glotorrent. La cigogne est assez répandue en Ouzbékistan où elle a un symbole de paix et de prospérité.

En arrivant à Tachkent je retrouve la circulation urbaine. J'emprunte le périphérique avec facilité. Une chance que dans ces pays cet axe ne soit pas exclusif aux voitures. Je retrouve aussi les plaisirs de la ville. De la ville qui bouge. Même si je dors en auberge (en Ouzbékistan il faut se faire enregistrer régulièrement dans des établissement sous licence), je bénéficie d'un accueil de la part d'un couchsurfer pour me faire visiter la ville.


Je reste deux jour à Tachkent. J'ai ici aussi rendez-vous avec l'université de médecine qui forme les kinésithérapeute. J'aurais aussi l'occasion de présenter la méthode Mckenzie avec une conférence donnée aux étudiants et une démonstration d'un bilan réalisé devant les professeurs du département.


Puis j'aurais le plaisir d'avoir une entrevue avec la responsable qui mène ce service avec une rigueur accrue. J'avais la volonté de pouvoir voler en parapente aux alentours de la ville ce week end. Mais des parapentistes locaux m'ont informé que malheureusement le vol libre est actuellement interdit pour cause de réorganisation de l'espace aérien. Je prévois donc un départ pour le Kazakhstan sous peu afin de me diriger vers le Kirghizstan où je compte passer un peu plus de temps.

L'Ouzbékistan s'ouvre et restera une belle surprise dans cette épopée. Les sourires de ses habitants ont su m'accompagner tout au long de mon parcours.







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